Le camp de prisonniers allemands d’Erbisoeul

De la campagne de Normandie à la chute du IIIe Reich en mai 1945, les troupes alliées anglos-américaines capturent environ 7.745.000 soldats allemands. Des lieux de détention sont donc aménagés par les troupes britanniques et américaines partout en Europe de l’Ouest. En Belgique, les Britanniques installent majoritairement leurs centres d’internement en Flandre, à l’exception du camp d’Enghien. Les troupes américaines gèrent quant à elles une foule de camps de taille modeste (à Virton, Poulseur, Henri-chapelle, Frasnes-lez-Couvin par exemple), mais aussi deux camps principaux, l’un à Jambes, près de Namur, et l’autre sur le territoire de la commune Ghlin, près de Mons. Le camp de Jambes est nommé US Continental Central Prisoner of War Enclosure n°18. En septembre 1945, 10.000 prisonniers âgés de moins de 19 ans s’y trouvent. Le camp de Ghlin-Erbisoeul est nommé CCPWE 26. Sa construction débute en décembre 1944.

Soldats allemands faits prisonniers en Normandie. ©D.R.

Le camp de Ghlin-Erbisoeul entre officiellement en fonction le 8 avril 1945. Il s’étend sur plus de 100 hectares de bois situés entre les villages de Ghlin et d’Erbisoeul. Il est conçu pour interner 30.000 personnes. Avec Overijse en Flandre, il est l’un des plus grands camps de prisonniers jamais construit en Belgique.

Le soldat Willie Mason, originaire de l’Arkansas fait partie des gardiens du camp d’Erbisoeul

De son ouverture à sa remise à l’armée belge, le camp est dirigé par le major Walker et est gardé par 400 soldats du 156ème régiment d’infanterie US, une unité formée à partir de la garde nationale de Louisiane. Les soldats de cette unité sont afro-américains et certains sont francophones, ce qui favorise et facilite la communication avec les populations locales. L’observateur de la Croix-Rouge, en visite à Erbisoeul, conclut son rapport avec des termes élogieux pour les troupes américaines gardant le camp : « Ce camp est extrêmement bien dirigé et le Commandant Walker, ainsi que ses officiers et ses hommes, ne méritent que des éloges. Le moral des prisonniers est bon, sauf celui des officiers dont tous sont en instance de départ et que l’incertitude du lendemain tourmente ». Durant la gestion américaine, 17 prisonniers décèdent, dont 9 de crise cardiaque et 1 par suicide. Ils sont enterrés à Liège, puis à Maastricht.

Affiche du ministère du Travail de la Prévoyance sociale, encourageant au travail dans les mines (1945-1947). ©D.R.

Dès les premières heures de la libération, la question charbonnière est un problème épineux pour le gouvernement belge. En effet, outre sa fonction de combustible de chauffage, le charbon fait également tourner l’industrie belge. Or, dans les derniers mois de l’occupation, la production de cette précieuse matière première chute. C’est pourquoi, en février 1945, le Premier ministre Achilles Van Acker lance la « bataille du charbon ». Son but est d’atteindre dans les deux ans la production de 1938. Dans un premier temps, le gouvernement envisage d’employer des travailleurs polonais dans les charbonnages. Malheureusement, ces travailleurs d’Europe de l’Est arrivant en nombre insuffisant, le gouvernement doit se rabattre sur une autre main-d’œuvre disponible immédiatement : les prisonniers de guerre allemands.

Après une première expérience de mise au travail dans les charbonnages limbourgeois, le gouvernement belge obtient en juillet 1945 auprès des Alliés 60.000 prisonniers de guerre allemands valides dont au moins 50 000 seront affectés aux travaux miniers. Mis à part les 15.000 PG travaillant dans les charbonnages limbourgeois, tous ces prisonniers remis par les anglo-américains transitent par le camp d’Erbisoeul. Là ils passent une visite médicale et sont ensuite envoyés vers les bassins miniers wallons du Centre, de Charleroi, du Borinage et de Liège. Là, avec l’appui d’ouvriers des charbonnages et à l’occasion, des troupes américaines, ils construisent les camps « charbonniers » où ils vivront jusque 1947.

Plan du camp en 1945. ©Didier Descamps

Le transfert des prisonniers obtenus par la Belgique auprès des USA, préparé par lieutenant-colonel Daubechies, doit théoriquement avoir lieu le 3 août 1945. Parmi les prisonniers transférés, il n’y aura ni officiers, ni nationaux des pays alliés, ni criminels de guerre, ni femmes, ni hommes de plus de 50 ans, ni personnes physiquement inaptes au travail. Il est prévu que le personnel belge d’encadrement administratif et celui chargé de l’installation arrive dès le 30 juillet. Le bataillon de garde doit, quant à lui, arriver le 3 août. Il est cependant déjà en place sous le commandement américain. Le 18 août 1945, le ministre des travaux publics et le chef de cabinet du premier ministre visitent le camp.

Au final, le camp d’Erbisoeul n’est effectivement remis à la Belgique que le 27 août 1945. Les Américains laissent 900.000 rations de vivres pour nourrir les prisonniers présents. Par contre, ils emportent leur matériel médical et leurs véhicules.

Pour pouvoir circuler avec des véhicules au sein du camp, les troupes américaines avaient créées des voies de communication empierrées. Les pierres nécessaires à cette opération proviennent de carrières de silex situées en bordure de la route d’Ath à Jurbise. Le chemin de liaison entre ces carrières et le camp reçoit d’ailleurs le nom de « Voie des américains ». Bien que recouverts par la végétation, ces chemins empierrés existent toujours à l’heure actuelle.

Le plan ci-dessus permet de visualiser les lieux. On distingue les « area I et II », situées de part et d’autre de la route pavée reliant Erbisoeul à Ghlin. Chacune de ces areas est divisée en « cages » ou sections (nommées A à F pour l’area I et G à L pour l’area II).

Une zone de recul d’une soixantaine de mètres existe entre le pavé et la clôture extérieure du camp. Cette zone permet de dissuader des tentatives d’évasion et de soustraire partiellement les prisonniers à la curiosité publique. C’est dans cette zone que sont installés les logements des gardes. L’État-major américain était installé au château du bois d’Anchin. L’Etat-major belge, quant à lui, rejoint le château après avoir utilisé un dancing situé le long de la route d’Ath et une classe de l’école d’Erbisoeul. Le camp est entouré d’une clôture faite de piquets de bois et de barbelés. Les piquets avaient été livrés par le prince Ferdinand de Croÿ, doyen de la collégiale Sainte-Waudru de Mons, sur réquisition du bourgmestre de Ghlin.

Gardien posant devant la Buick du commandant du camp d’Erbisoeul. ©Pierre Muller

La garde du camp est confiée au 35ème bataillon de fusiliers. Cette unité, formée à Péruwelz en avril 1945, est entraînée pour assurer les arrières de l’Armée américaine. Les volontaires de son effectif proviennent des bureaux de recrutement de Liège et de Verviers. Dès la fin de son instruction, l’unité est mise à la disposition de l’armée américaine qui l’affecte à son camp de prisonniers n°26 d’Erbisoeul le 4 août 1945. En théorie, ce type de bataillon est formé de 801 hommes dont 28 officiers et 104 sous-officiers. Mais, à Erbisoeul, les effectifs ne sont pas au complet, notamment en ce qui concerne les sous-officiers. De 1945 à janvier 1946, il est renforcé par des éléments du 45ème bataillon et, jusque mars 1946, par ceux du 36ème bataillon qui est aussi chargé de la garde des camps des charbonnages du Borinage et du Centre. Aux bataillons de fusiliers, succèdent des unités formées de miliciens.

Appel des prisonniers de guerre allemand au camp d’Erbisoeul. ©Pierre Muller

Après l’envoi des prisonniers de guerre allemands dans les différents camps charbonniers, le camp d’Erbisoeul, un moment voué au démentellement, va recevoir une autre fonction, celle de camp disciplinaire et de camp de « stockage » pour les prisonniers inaptes aux travaux miniers. Les conditions de vie dans le camp d’Erbisoeul sont nettement plus dures que dans les autres camps belges, notamment au niveau de la nourriture. La ration de base est en effet limitée à la ration civile théorique, soit un peu plus de 1.000 calories par jour (un homme adulte ayant une activité moyenne a besoin d’environ 2.700 calories par jour). Suite à l’intervention de la Croix-Rouge, la quantité de nourriture augmentera en 1946.

Pour les cas disciplinaires graves, un « pénitencier » est construit. Il s’agit d’un enclos de 55 mètres sur 85, séparé du reste du camp, où se dresse une baraque en bois contenant 25 cellules juxtaposées. Chaque cellule mesure 2,50 mètres de côté et 3 de haut. On y pénètre par une entrée de 1m de haut sur 1m de large. Bien évidemment, le confort y est absent. Le plancher est en bois et l’aération n’est assurée que par une chicane située à l’arrière. Il y fait glacial l’hiver et torride l’été. L’obscurité y est presque totale. Pour faire ses besoins, le puni dispose d’un seau dans un coin.

Prisonniers allemands au travail au garage. ©Pierre Muller

Outre sa fonction de camp pénitentiaire, Erbisoeul est également un camp logistique important grâce à son garage et son hôpital. Les besoins en véhicules pour assurer la logistique du camp d’Erbisoeul et des autres camps de la région étant importants, le CSCP décide en 1946 de créer un garage au camp d’Erbisoeul. Ce garage de camp de prisonniers est le plus important de Belgique. Il comprend trois grands halls, des ateliers et des magasins de pièces de rechange et de pneus. L’atelier est dirigé durant toute sa période de fonctionnement par le sous-lieutenant Collart. Le personnel belge étant insuffisant, plusieurs dizaines de prisonniers de guerre (75 pour être précis) y travaillent comme dessinateurs, tourneurs, ajusteurs, mécaniciens, ou encore bâcheurs de camions. Le garage du camp d’Erbisoeul continue à fonctionner au moins jusqu’en mars 1948. 

L’hôpital, quant à lui, est à l’origine une infirmerie américaine composée de cinquante petites tentes. Elle a une capacité de 300 patients. Cette infrastructure n’offre cependant pas des conditions sanitaires suffisantes. Les patients doivent dormir au mieux dans des lits superposés couverts de paille ou, au pire, sur de la paille à même le sol. Dès la reprise du camp, les militaires belges améliorent l’installation en construisant sur des dalles de béton des baraquements en bois à doubles parois et cloisonnements intérieurs. La capacité est portée progressivement à 600 lits. En mars 1947, l’hôpital comporte quinze baraquements et 700 lits doubles. Toutefois, les conditions de vie y sont pénibles. Jusque juillet 1946, la ration alimentaire distribuée aux malades est comprise entre 1.000 et 1.400 calories, ce qui est largement insuffisant.

Dans son courrier, Erich D. décrit son passage à l’hôpital en ces termes :  C’est là que j’ai éprouvé une nouvelle horreur. Que de choses j’ai dû voir sans qu’un médecin ne puisse intervenir. Les P.O.W. mouraient petit à petit. Le seul et unique moyen de guérison était la nourriture, mais au contraire, c’est la famine qui y régnait. J’ai totalement perdu foi en l’humanité, car torturer des êtres humains de cette façon et avec ces moyens, cela est ce que l’on nomme sans aucun doute être très chrétien . 〈Erich D., 16 septembre 1946, Bruxelles, Archives du Musée Royal de l’Armée, Fonds n°36 (Prisonniers de guerre allemands en Belgique), boîte 14〉.

Un aumônier belge écrit : Les malades et les infirmes y déclinent de plus en plus, faute de nourriture substantielle ou suffisante, faute aussi de soins médicaux appropriés. Dévouement réel chez le personnel sanitaire, mais celui-ci manque du minimum indispensable  〈Lettre du service de l’aumônerie du 29 mai 1946, Bruxelles, Archives du Musée Royal de l’Armée, Fonds n°36 (Prisonniers de guerre allemands en Belgique), boîte 5〉

Après des plaintes du personnel sanitaire belge et allemand, ainsi que des visites de la Croix-Rouge, la situation va s’améliorer, et la ration des malades sera portée à 2.000 calories dans la deuxième moitié de l’année 1946. Cette décision améliore considérablement les conditions de vie des malades. Notons qu’un sanatorium pour tuberculeux est également construit dans le camp. 

Le rapatriement des prisonniers en gare de Ghlin. ©CICR

Suite aux pressions du gouvernement américain et de la papauté, le gouvernement belge envisage le rapatriement des prisonniers de guerre allemands. Les libérations massives débutent à partir de mai 1947. En octobre, les rapatriements sont terminés, comme l’avaient demandé les Américains. Toutefois, certains prisonniers restent en Belgique jusqu’en 1948. C’est le cas de certains prisonniers du camp d’Erbisoeul, notamment de ceux affectés au garage. Le camp d’Erbisoeul a en effet été choisi pour servir de dépôt aux véhicules et au matériel démonté dans les autres camps borains. En janvier 1948, il reste 84 prisonniers à Erbisoeul, dont 42 mécaniciens. Les autres veulent devenir travailleurs libres en Belgique.

En mai 1948, la ligne électrique d’alimentation est démontée et les poteaux retirés. Le château d’eau et ses canalisations sont rachetés en juillet de la même année par le directeur de l’usine Cerabati de Jurbise. On profite de leur enlèvement pour reboucher certaines fosses et les tranchées inutiles au drainage. Les baraquements, les miradors et le charroi sont revendus à des particuliers, à des administrations, à des entreprises privées et à des charbonnages. C’est ainsi que des anciens baraquements du camp d’Erbisoeul serviront de salle de gym pour une école de Florennes.

Au final, les négociations entre les représentants du prince et ceux de l’État belge prirent plus d’un an pour aboutir, en juin 1949, à une convention d’indemnisation d’un montant de 400.000 francs.

Ce qu’il reste du camp aujourd’hui : des bois et des dalles de béton. Attention, le terrain est toujours privé. ©Pierre Muller

Aujourd’hui, il ne reste que peu de traces matérielles du camp de prisonniers d’Erbisoeul. Seules quelques dalles recouvertes de mousse appartenant à l’hôpital ou au garage, ainsi que des coupe-feu et quelques empierrements, témoignent de l’ampleur du complexe de détention. Çà et là quelques graffitis laissés par les soldats américains dénotent sur l’écorce des arbres.

Si les bâtiments ont aujourd’hui presque tous disparu, la nature a gardé des traces du camp. Si vous regardez une vue aérienne du site sur Google, vous reconnaîtrez sans peine le tracé réalisé par les Américains en 1945. Actuellement, le site sur lequel se dressait le camp est inaccessible au public, car il appartient à un propriétaire privé. Ce dernier eut l’extrême gentillesse de l’ouvrir au public lors des Journées du Patrimoine 2018.

D’autres traces matérielles, certes plus petites, ont également survécu au temps grâce à quelques particuliers. C’est notamment le cas des peintures réalisées par des prisonniers du camp. Celles-ci ne sont pas visibles au public, sauf une conservée au sein de la maison communale de Jurbise.

A ce jour, le site du camp n’a été ouvert qu’une fois au public, lors des journées du patrimoine 2018. A cette occasion, une plaque commémorative a été apposée. Son texte, rédigé par Emmanuel Debruyne, professeur d’histoire contemporaine à l’U.C.L., suggère que la construction de l’avenir peut s’enrichir d’une mémoire commune qui, loin de nier les responsabilités historiques, n’en reconnaît pas moins que la souffrance n’a épargné personne. Le voici : « De 1939 à 1945, le IIIe Reich a lancé ses soldats semer la mort et la désolation en Europe. De 1945 à 1947, sa défaite a conduit plus de 50.000 d’entre eux à être enfermés au camp d’Erbisoeul. Aujourd’hui, la Belgique et l’Allemagne se souviennent des vies détruites et des années gâchées pour œuvrer ensemble à la paix et à la démocratie. ».

En exposition au Mons Memorial Museum :

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